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Interview de Halima Jouini
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Interview de Halima Jouini

Johanna Wagman – Avocats Sans Frontières (ASF) : Pouvez-vous commencer par vous présenter et présenter le travail de Beity ?
Halima Jouini – Beity : Je suis Halima Jouini coordinatrice juridique du projet « ADELA » d’accès à la justice mis en œuvre par Beity et ASF. Nous sommes une association fondée en 2012 pour venir en aide aux femmes vulnérables, aux femmes qui sont dans la précarité, victimes de violences et de marginalisation, de pauvreté. Nous intervenons sur la vulnérabilité sous toutes ses formes, qu’elle soit économique, psychologique, sociale… Beity fournit une assistance aux femmes, tout en étant une association féministe qui participe avec tous les partenaires de la société civile dans le plaidoyer pour l’égalité et la lutte contre toutes les formes de discriminations et de violences à l’encontre des femmes. Beity reconnait que les femmes sont en général doublement victimes ; victimes de précarité et de marginalisation, de discriminations, que soit à l’échelle familial ou au niveau de la sphère publique.
J.W. – ASF : La population carcérale, en Tunisie comme ailleurs, est majoritairement masculine. Comment cela s’explique-t-il selon vous? Et pour quels genres de faits les femmes sont-elles généralement condamnées ?
H.J. – Beity : En tant que visiteuse de prison pour la LTDH et ça m’est arrivé de visiter la prison pour femmes à plusieurs reprises. J’ai vu que la majorité d’entre elles ce sont des victimes accusées, dans le sens où il y a plusieurs crimes pour lesquels les femmes sont accusées et qui sont en réalité des situations de libertés individuelles. Ce qu’on appelle « adultère » est un crime machiste, où les femmes sont stigmatisées. Je refuse de reconnaître ce crime car il touche aux libertés individuelles de la femme. On a même émis une critique relative à ce crime dans la Colibe1 . On sait qu’à l’inverse très peu de femmes portent plainte contre leurs maris pour adultère, alors que les maris, avec un simple soupçon portent plainte. Et donc, les femmes, même légalement, sont très, très lésées : elles passent une année de prison, elles sont généralement privées de la garde de leurs enfants etc. Ce sont des femmes stigmatisées doublement : par la loi et par la société toute entière. Alors qu’il est pourtant très difficile de prouver l’adultère qui doit être caractérisé par un acte avec pénétration. On peut parfois trouver des photos etc, mais on peut rarement prouver la pénétration. Donc c’est difficile d’admettre qu’encore aujourd’hui la Tunisie condamne les femmes pour adultère. C’est une loi colonialiste car le code pénal est très influencé par le code de Bonaparte. 1 Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe) est une commission tunisienne créée par l’ancien président de la République Béji Caïd Essebsi le 13 août 2017. Cette commission fut chargée de préparer un rapport concernant les réformes législatives relatives aux libertés individuelles et à l’égalité conformément à la Constitution de 2014 ainsi qu’aux normes internationales des droits humains. Autrement beaucoup de femmes sont condamnées pour prostitution ou racolage pour tous rapports en dehors du mariage. En dehors de la prostitution légale, il y a des juges tellement conservateurs qu’ils peuvent considérer tout autre rapport comme de la prostitution ou du racolage, même parfois quand un homme paie un simple café à une femme. Ces crimes là, pour moi et l’ensemble des militantes et les militants des droits humains féministes, émanent d’un conservatisme, ça découle de ce contrôle de la sexualité féminine et donc les femmes sont accusées pour tout ce qui est moral. Très peu de femmes sont accusées pour des crimes comme le meurtre. Et même dans ces cas on se demande si ce n’est pas des cas de femmes qui ont des troubles mentaux. Mais l’expertise, n’est pas évidente. Il y a aussi la consommation de drogues, mais là encore ce sont des malades. Donc, la plupart des femmes que j’ai vu à la prison de la Manouba sont effectivement des accusées victimes. Je crois qu’il ya un grand plaidoyer à faire pour la refonde du code pénal, pour y enlever ces crimes de prostitution, de racolage etc… D’ailleurs la prostitution masculine n’est pas criminalisée. Elle n’est pas criminalisée parce qu’on n’arrive pas à concevoir qu’un homme puisse être homosexuel et qu’un homme puisse se prostituer.
J .W. – ASF : Le concept d’accusées victimes, appliqué aux femmes condamnées pour des questions liées aux libertés individuelles, peut-il être appliqué aux femmes condamnées pour vols ? H.J. – Beity : Justement pour les actes de vols en général, et le trafic, très souvent, il y a les maris derrière qui poussent. En général, on trouve derrière les femmes une forme de pression, quelqu’un qui l’exploite. En matière de trafic de drogues souvent il y a un «big boss » qui, lui, n’est pas condamné, et c’est la femme qui paye. Dans beaucoup de récits de vie de femmes on trouve aussi à quel point elles sont victimes. Par exemple, celle qui a perdu sa virginité et qui ne peut plus être chez ses parents, elle fait une fugue, tombe dans la délinquance etc.
J.W. – ASF : Vous mentionniez, avant l’interview, l’existence d’une double peine pour les femmes qui ont été détenues. Est ce que vous pourriez nous en dire plus? Qu’est ce que c’est ?
H.J. – Beity : Lorsqu’un homme est détenu la famille le considère comme en voyage, c’est à dire qu’elle continue à lui ramener un couffin toutes les semaines ou deux semaines avec de la nourriture etc. Les femmes que j’ai rencontrées elles me disent qu’elles n’ont pas de visites, qu’on ne leur ramène pas de couffin. Alors que pour l’homme, c’est obligatoire, sa femme, sa sœur, sa mère, lui prépare son couffin et le ramène avec elle. Alors que les femmes, une fois incarcérées elles sont oubliées, isolées. Elles n’ont plus de contacts avec leurs familles, même leurs enfants. C’est une honte pour les familles, elles sont stigmatisées, elles veulent omettre, quelle que soit l’accusation. Et donc, quand elles ressortent c’est la double peine. Imaginez, si la famille les a rejetées, que dire du reste de la société?
J.W. – ASF : Vous dîtes qu’il y a des « success stories » de réinsertion de femmes ex-détenues. Qu’est ce qui fait la différence? C’est la prise en charge que va recevoir la femme ?
H.J. – Beity : En l’absence d’institutions de réhabilitation, d’insertion, très souvent les femmes n’ont pas les moyens de faire des formations. Pour les femmes que l’on héberge ici, il y a la possibilité de faire de la formation comme auxiliaire de vie, ou en cuisine. Egalement auprès d’institutions privées, comme dans une école de cinéma. On a soutenu ces femmes pour qu’elles ne reprennent pas la délinquance, et il y a donc des « success stories. » La différence c’est qu’on lui offre un cadre. Beity, c’est une structure contenant. On ne juge pas ces femmes. On prend la femme telle qu’elle est. On sait que toute femme, même nous-mêmes, pourrait être condamnée pour ce genre d’accusations qui ont trait aux libertés individuelles. Alors que la majorité des femmes qui sortent de prison, sont doublement discriminées et en général, elles se retrouvent sans toit, sans travail ni possibilités, sans rien, sans ressources. En matière d’accès aux soins par exemple, chez Beity on commence toujours par ça. On essaie de les accompagner pour l’obtention d’un carnet de soins. En prison au moins, elles ont accès aux soins, elles peuvent être amenées à l’hôpital public, mais quand elles sortent ; plus rien. Il faudrait qu’il y ait un partenariat avec le Ministère de la Santé et le Ministère des Affaires Sociales pour leur hébergement, pour leur insertion. Le Ministère du Travail et de la Formation Professionnelle, également. Il y a un peu de formation professionnelle à l’intérieur des prisons mais il faut que ça continue dehors. Les hommes, on leur donne des autorisations pour vendre des fruits, devenir marchands de légumes dans la rue etc. Par contre, pour les femmes, il y a peu d’options. Parfois elles font des ménages mais ça ne rapporte pas beaucoup. Et si jamais quelqu’un soupçonne leur histoire, on la renvoie même d’un emploi d’aide ménagère. C’est terrible et c’est moins le cas pour les hommes. Il faut qu’il y ait tout un système de formation professionnelle, on doit réfléchir, que ce soit les institutions publiques ou bien société civile pour les détenues et ce bien en amont de la réinsertion. Prenez l’exemple de l’abandon scolaire. Chaque année, 100 000 enfants abandonnent l’école. S’il n’y a pas un plan pour les insérer, pour les encadrer, pour faire une formation professionnelle adéquate c’est la délinquance et puis la case prison. Il faut mettre en place des conventions entre le Ministère de la Justice et la société civile pour des programmes d’insertion, pour que les détenues ne récidivent pas. Pout cela il faut tout un plan multidisciplinaire impliquant différents ministères.
J.W. – ASF : Merci beaucoup Halima